Fragment du Livre



                                                      

 

Au bout d’une heure, un coup frappé à la porte me réveille. Hawa ouvre la porte et je bondis hors du lit. « Qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je inquiète. - Je ne peux pas dormir, j’ai mal aux dents, dit-elle. Je peux avoir un paracétamol ? » Nous allons en bas et je lui donne un comprimé. « Tu as souvent mal aux dents ? m’informé-je - Oui, dit-elle. J’ai mal aux dents depuis qu'on m'a fait la césarienne. - As-tu été chez un dentiste ? demandé-je - Non, j’ai peur du dentiste et je ne peux pas le payer. J’espérais que ça allait passer tout seul. » Je la comprends tout à fait. André avait mal aux dents et devait aller chez le dentiste. Au Mali, il y avait à l’époque sept dentistes, dont trois à Bamako. C’était une grande salle de soins. En face de lui, une femme était assise sur une chaise en bois. À côté de la chaise, il y avait un seau avec le sang des patients précédents. En sa présence, le dentiste arracha la dent de la femme d’un coup violent, avec une grande pince. Elle hurla de douleur et le sang gicla de sa bouche comme dans un film d’horreur. André en fut effrayé mais il ne pouvait plus faire marche arrière. Puis ce fut son tour. Il fallait plomber une dent. Le dentiste lui demanda s’il voulait une anesthésie locale. Il en tomba muet d’étonnement. Ça, on ne le lui avait jamais demandé aux Pays-Bas. Il refusa, par solidarité avec la femme. Je ne suis pas une mauviette, pensa-t-il et il ouvrit largement la bouche. Au bout d’un quart d’heure, il se retrouva dehors, sans mal aux dents. « As-tu envie d’une tasse de thé ? demandé-je. - Volontiers, comme ça le comprimé fera son effet et je pourrai dormir, dit-elle. Vous vous êtes disputés hier soir ? Je vous entendais parler si fort ! » Que lui dire ? « Dispute est un bien grand mot, mais nous avons eu une discussion un peu vive. - De quoi s’agissait-il ? demande-t-elle. - C’est une longue histoire compliquée, nous n’en sommes pas sortis. Il s’agissait de l’argent qu’on donne aux pays pauvres et aux personnes pauvres, résumé-je simplement. Mais autre chose, Hawa, tu te souviens encore que Hamadi s’était aussi fait arracher une dent ? - Bien sûr », se souvient-elle. Hamadi travaillait à cette époque chez nous. Il s’occupait de l’extérieur et Hawa de l’intérieur. Il était un Peulh de souche. Fier et sûr de lui, il n’avait peur de rien. Un jour, un serpent se faufila sous ma chaise. Je retins ma respiration et levai mes jambes. Heureusement j’aperçus Hamadi et lui fis un signe. Armé de son coupe-coupe, il s’approcha furtivement du serpent et d’un coup vigoureux, il ôta la vie à cette longue créature. « Hamadi, qu’est-il devenu ? Est-ce que tu le vois encore parfois ? demandé-je. - Non, il est parti gagner sa vie en Côte d’Ivoire, dit-elle. Il savait raconter des histoires invraisemblables, je n’en croyais pas la moitié, dit-elle en riant. - L’histoire de sa dent, ça s’est réellement passé ? demandé-je. - Oui, je crois bien. Il avait été voir un guérisseur traditionnel en brousse. Il avait absolument confiance en cet homme. Sais-tu comment il a arraché sa dent ? demande-t-elle. - Non, raconte, demandé-je curieuse. - Eh bien, il a attaché le bout d’une corde à sa dent et l’autre extrémité au bouton de la porte. Quelqu’un tenait la tête de Hamadi et le guérisseur ouvrit la porte d’un coup violent. La dent s’envola mais il saignait beaucoup. Il a alors cautérisé la blessure avec un clou chauffé à blanc ! Fier comme Artaban, il est venu nous le raconter. - Je propose que demain tu ailles chez le dentiste. Malheureusement, nous n’avons pas de guérisseur traditionnel ici, dis-je en la taquinant. Tu veux bien aller chez un dentiste ordinaire ? - Bien sûr ! » Elle rit et retourne dans son lit. Je n’arrive pas à m’endormir. Dans ma tête, le curseur vagabonde. En une minute, il clique sur dix pensées différentes qui n’ont rien à voir entre elles. On dirait que mon curseur a perdu le fil dans le labyrinthe de mes pensées. Je suis fatiguée et je ne trouve pas le sommeil. J’essaie de maîtriser mon propre mécanisme de pilotage. C’est ainsi que je me représente la démence sénile : on perd le contrôle de son propre curseur, de son propre point de concentration. On flotte pour ainsi dire tout seul dans une barquette sans rames et on va à la dérive. « Ho, arrête, me rappelé-je à l’ordre. Calme-toi ! » Je choisis la lettre C et je cherche des mots de six lettres. Cactus, cadeau, carton, centre, charme… Quand je me réveille le lendemain matin, Hawa a déjà fini sa prière du matin. Je la salue : « I ni sògòma. » Elle répond : « Nsé, i ni sògòma. » « Hèrè sira wa ? demandé-je. As-tu passé une bonne nuit ? Elle répond : «Tòòro si tè. Je n’ai pas à me plaindre. - As-tu encore mal aux dents ? m’inquiété-je. - Ça va un peu mieux. - Tu veux que je téléphone au dentiste ? - Je veux bien, dit-elle. - Veux-tu chercher un cadeau pour lui offrir ? demandé-je en prévision de la facture. » Mon beau-frère dit toujours : Rien que d’ouvrir ma bouche chez le dentiste, je dépense autant d’argent que pour le transport de cent oranges venant du Maroc. » J’ouvre les rideaux. Le ciel est tout rouge. « Qu’est-ce que c’est, un incendie de forêt ? dit Hawa effrayée. - Non, c’est le soleil, et ça signifie : Rouge le matin, pluie en chemin. Aujourd’hui, il va pleuvoir », prévois-je.